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Antoine Emvana Handicapé et maître de soi

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Graphiste de talent, publicitaire chevronné, communicateur dans l’âme et artiste dessinateur d’excellence, Antoine Emvana est le prototype d’un handicapé qui a dominé son handicap pour faire éclore tous ses talents avec un grand succès.     


Sourire éternel aux lèvres, le jeune homme plein de vie que vous rencontrez à bord de son véhicule spécial de marque BMW gris métallisé  vous fera difficilement penser à un handicapé du moins dans leur panorama habituel de personnes indigentes et quasiment bannies de la société. L’agréable surprise se poursuivra lorsque la causerie est entamée. L’homme n’arrête pas de tchatcher, expression abondante et limpide pour ce diplômé de l’ESSTIC option Publicité depuis 2000.
Dès qu’on met pied dans son domicile du quartier Ahala à Yaoundé, on est plutôt fort impressionné par le sérieux mis par le maître des lieux pour rendre agréable cette demeure.  Grande maison, au milieu d’un vaste jardin, l’artiste aime l’espace pour mieux exposer toute la plénitude de son immense talent.
Son voisin, médecin dermatologue, un quasi-frère trouve que Monsieur Emvana fait preuve d’une très grande force de caractère, une force morale sans pareil. « Il n’aime  pas se plaindre. C’est l’exemple de  l’autorité  familiale. Il aime les choses bien faites» déclare-t-il sans ambages.
Né en 1973,  enfant naturel, il  a toujours vécu avec sa mère sans son père.  « J’ai connu mon père à l’âge de 24-25ans. J’ai pratiquement grandi dans les internats, notamment au Collège Bonneau d’Ebolowa de la 6e en Terminale, après l’école primaire au Centre des Handicapés d’Etoug-Ebe. Après mon Baccalauréat, je m’inscris en 1993 à l’université de Yaoundé II à SOA en Faculté de Droit.  J’obtiens ma licence trois ans après. Puis, je passe avec succès le concours de l’ESSTIC alors que je suis en année de maitrise. Au terme de ma formation à l’ESSTIC,  je suis embauché à la SOPECAM», révèle t-il.
Bien que juriste accompli,  Antoine Emvana choisit plutôt le créneau de la communication. Ce qu’il explique aisément : « déjà au secondaire, je suis l’impresario de mon établissement scolaire. Quand il y avait  kermesse ou soirée culturelle, c’était toujours moi l’impresario, l’animateur vedette du collège. Ne pouvant pas faire d’exercices physiques  comme le football, ma façon de participer aux activités se faisait à travers mes prises de parole, je suis naturellement bavard. J’opte dans un premier temps pour le droit, parce qu’une fois, à l’internat, mes camarades sont punis après une virée en ville; en ma qualité de président de la coopérative, j’ai dû jouer le rôle d’avocat défenseur de ce groupe d’élèves. Cette expérience m’a donné envie de devenir Avocat. Néanmoins, rattrapé par la passion, le virus de la communication, après l’Université, j’opte pour L’ESSTIC. Je me souviens que quand j’allais m’inscrire au concours,  je voulais devenir journaliste. Une fois arrivé sur les lieux, j’ai choisis une filière plus compatible avec mon handicap, la publicité. »  
Comme personne handicapée qui a su dominer son invalidité, Antoine Emvana a développé une philosophie de vie toute particulière. « Jusqu’à l’âge de 13 ans, j’ai perçu que l’on posait sur moi un regard de pitié et de compassion. Ce qui me révoltait. Mais après je me suis mis en tête l’idée d’être admiré,  d’être  toujours le premier de la classe surtout  quand j’entre au collège Bonneau.  Il y avait la bourse pour les méritants  et on la remettait sur l’estrade de la salle de l’excellence. Cela  m’a galvanisé et je me suis mis au travail, et J’y suis parvenu. Etre admiré, est aussi pour moi  une  conquête permanente. Je me rends compte que je suis souvent victime de la  jalousie face à mes réalisations contrairement à ce que laisserai penser mon handicap. Car certaines personnes ont des clichés et n’en reviennent pas face au succès des personnes handicapées. Fort heureusement,  je dois tout à Dieu. Je lui rends grâce  tous les jours pour  tout ce qu’il fait pour moi, et tout ce qu’il a fait dans ma vie car il n’a pas été  fou de m’avoir créé tel que  je suis, je ne lui en ai jamais voulu pour ma condition physique. »  
Côté cœur, Antoine Emvana, fait partie de ces hommes heureux dans la vie. En effet, dès l’âge de 21 ans,  il a rencontré une jeune fille de 16 ans qui a su lui donner son amour malgré son handicap. Faut-il le rappeler, Antoine a perdu la fonctionnalité de ses deux jambes dès son plus jeune âge, et utilise des béquilles pour se déplacer. Cette « bonne femme » a transgressé la volonté de sa propre famille pour finir par imposer ce mari handicapé, aujourd’hui totalement intégré et bien plus qu’accepté. Le concerné raconte lui-même l’histoire de sa relation avec sa dulcinée Martine avec un brin de passion : « Je la rencontre quand je suis en 1ere année d’université et ce qui m’a marqué en elle, c’est son degré de maturité.  On a fait six ans de concubinage. On aménage  au camp SIC de la cité verte quand je commence mes stages. Et notre premier enfant a été conçu à cette période. Elle n’avait que 16 ans ce qui n’a pas plu à ma feue belle mère.  DIEU merci, Au fur et à mesure  mon caractère l’a convaincu. La preuve en est que c’est à moi qu’on a confié l’organisation de ses obsèques lors de son décès malgré les beaux fils riches qu’elle a laissés. Dès que j’ai eu mon boulot à la SOPECAM, j’ai fait ma demande  en mariage. Certains membres de sa famille et amis n’ont pas apprécié vu mon handicap moteur, ils ont même émis des critiques. Néanmoins,  nous nous sommes mariés et ça fait 10 ans qu’on est marié aujourd’hui. Nous avons deux enfants : une fille âgée de 15 ans à  ce jour,  elle fréquente le Collège Jean Tabi et un garçon de 8 ans encore à l’école primaire. Je leur inculque les mêmes valeurs apprises depuis ma tendre enfance de ma mère.»
Parlant justement de sa génitrice, Antoine ne tarit pas d’éloges sur celle qui a eu la bonne idée de l’encadrer, de l’élever, de l’éduquer pour en faire un homme, de surcroît totalement autonome.  Pour lui, sa mère est une visionnaire : «pendant mon enfance, Maman m’a éloigné voire retiré du cocon familial. J’ai grandi tout seul comme si je n’avais pas de famille. Elle a très tôt  contribué  à mon épanouissement,  à forger mon caractère sur le plan mental, à me responsabiliser. Je me souviens au quartier, on habitait le carrefour Emia, Maman s’est querellé une fois avec  une  femme du quartier parce que celle-ci s’ingérait  dans les affaires qui ne la concernaient pas. Elle s’était plaint  de ce  que  maman était  méchante parce qu’elle m’envoyait puiser de l’eau avec mes béquilles et me faisait laver le sol, les assiettes dans mon état. Maman était très rigoureuse cependant maternelle ;  elle m’avait acheté un ballon avec lequel  je jouais avec mes béquilles. Un jour pendant que  je jouais,  l’une de mes béquilles s’est cassée, maman l’a remplacée sans problème. Or, moi je me plaignais, alors elle m’a dit de ne plus le faire  puisque ce n’était pas mon pied que j’avais perdu ;  on  peut  remplacer la béquille et pas le pied.»  
Les anecdotes sur sa prime enfance ne manquent pas d’intérêt, et il en est lui-même le parfait conteur. Comme pour signifier qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Sa jeune épouse est devenue une partie intégrante de sa vie et même de son être. Elle a une grande estime pour cet époux  tout spécial que Dieu lui a donné. Elle ne s’offusque point de son autorité et de sa quête permanente de la perfection. Voici d’ailleurs ce qu’elle en dit : « il est perfectionniste de nature. Surtout très sévère  et rigoureux avec moi. Il bouge beaucoup, il est travailleur,  il a toujours quelque  chose à faire alors que moi je suis très posée, passive et cela fait certainement l’équilibre de notre couple ; c’est vrai que quelque situation peut l’amener à être sévère mais après il comprend,  et revient à de bons sentiments. Il aime les choses bien faites sûrement parce qu’il a été aussi dur envers lui-même par le passé. »
Fidèle en amitié, respectueux des gens honnêtes, Antoine Emvana sait faire confiance à son entourage, pour peu que ses convictions soient comprises et bien intégrées. Il aime prendre à cœur la situation des personnes handicapées qui n’ont pas eu le même parcours que lui, mais se garde de devenir le syndicaliste des handicapés. Certes, il aimerait voir les déficients jouer des rôles de premier plan dans la société, mais il reconnaît que c’est le travail qui demeure la plus grande valeur. « En tant que personne handicapée, j’ai souvent envie de voir une personne handicapée au centre des grandes cérémonies, des accueils de Chefs d’Etat, des conseils ministériels, des colloques,  et  de pouvoir m’identifier  à elle et surtout de le crier haut et fort. Raison pour laquelle J’ai eu une grande admiration pour  l’ancien Garde des sceaux  Douala Moutomè qui marchait à l’aide d’une canne et qui s’est fait respecté comme un très grand juriste. »
A l’instar de tous ceux qui ont connu des expériences fortes dans la vie, ‘’ Parfait Le Dur’’ Antoine Emvana, a beaucoup d’idées fortes à partager. C’est devenu un philosophe de la vie, de l’endurance, de l’effort. Pour lui, tout le monde quelque part a un handicap et pour cette seule raison, il faut savoir  rendre grâce à DIEU en lui demandant de favoriser l’exploitation de tous les talents qu’il met en chacun de nous, ses créatures.  « Le handicap ne doit pas être considéré comme une fatalité mais plutôt comme un avantage,  une situation qui nous permet d’évoluer, d’avancer, qui nous pousse à être plus courageux et combattif » recommande-t-il sagement.   
ADM