Pr. Hubert Nkoulou: «J’ai toujours en mémoire le premier discours du Renouveau......

«J’ai toujours en mémoire le premier discours du Renouveau dont les grandes lignes sont : justice, moralisation, justice sociale, intégration nationale et démocratie. Ce discours a fait sortir ceux qui étaient dans le maquis»

Le professeur Hubert Nkoulou, agrégé de médecine, professeur de médecine et ancien ministre retrace l’histoire de toute une vie au service de son pays. Une leçon pour les générations à venir.

Bonjour Professeur, merci de m’accorder cet entretien. Parlez-nous de votre parcours tant académique que professionnel...

Je suis professeur agrégé de médecine. Le deuxième professeur agrégé de médecine camerounais. Le premier était le professeur Essomba qui n’est plus de ce monde. Je suis le deuxième dans la hiérarchie.

Je suis resté en France pendant près de quinze ans ; alors j’ai fait des études. Je suis ingénieur, Docteur en Science, administrateur, spécialiste des hôpitaux, professeur agrégé de médecine. Et c’est le professeur Robert Debré qui a été mon dernier maître.  Robert Debré qui a été le père de Michel Debré (Premier-Ministre du Général De Gaulle). C’est son père qui m’a formé, qui m’a présenté au  concours du professorat en 1972. J’ai travaillé pendant près de six ans avec lui. Il m’a fait visiter tous les pays de l’ancien régime socialiste. On est allé jusqu’ à Moscou, en URSS. Là-bas, on m’a fait visiter l’université que les Russes ont construite en l’honneur d’un Africain : l’université Lumumba. Un chef-d’œuvre artistique.

Quelles en furent vos impressions ?

Après la visite de cette université, je me suis retrouvé devant un auditoire constitué d’enseignants et d’étudiants.  Ils m’ont demandé de donner mon impression. Je leur ai dit que  j’étais Africain, originaire du Cameroun. Je venais de visiter l’université que les Russes ont fait construire à l’honneur d’un Africain du nom de Lumumba. Ceci dans l’objectif de resserrer des liens entre la Russie et l’Afrique. Je leur ai dit  que j’étais très content de cette réalisation et je ne pouvais que leur dire merci. Mais la visite de cette université et l’histoire de sa création ont suscité en moi, deux remarques que je ne peux pas ne pas porter à leur connaissance. La première c’est que,  dans cette université qui est un chef d’œuvre artistique, les Russes n’ y admettent que des Africains. Alors je me suis permis de dire aux Russes : « Ayez pitié des Africains, est-ce que vous croyez qu’ils n’ont  pas besoin des valeurs spirituelles, morales, des autres populations, des autres entités humaines  ? Les Africains ont aussi besoin des échanges avec les autres valeurs humaines. Quand vous n’admettez que les Africains dans votre université, cela ne va pas. La deuxième chose est que vous donnez aux Africains, dans votre université, une formation au rabais. Je prends un exemple : dans votre faculté de médecine, vous admettez comme condition d’admission, le niveau du BEPC, alors que dans les universités occidentales et même africaines, le niveau requis est le Baccalauréat. Vous estimez qu’après six années de formation, ils sont devenus des spécialistes. Alors que dans les autres universités, il faut un minimum de neuf à dix années de formation pour devenir des spécialistes. De grâce, ayez pitié des Africains ; et  dites-vous que ces gens que vous formez ici vont rentrer demain en Afrique. Et là-bas,  sur le terrain, ils seront en compétition avec d’autres Africains qui ont été formés ailleurs ou en Europe. Ils ne pourront pas du tout sauver votre honneur et  celui de l’Afrique. Ayez pitié de ces éléments que vous formez ici. Il y va de votre honneur».

Mon discours a évidemment soulevé un tollé. J’ai été traité de véritable produit du colonialisme. Le professeur Debré m’a soutenu et leur a fait comprendre que, ce que je leur disais était la vérité, d’autant plus que, le ministère de la Santé  du Cameroun se trouve obligé d’envoyer les médecins formés en URSS compléter leur formation à l’école des Infirmiers d’Ayos. Parce que sur le terrain, ils ne font pas du tout l’affaire. Et ceci ne sauve pas du tout l’honneur de la Russie, ni  celui de ces éléments.  Nous avons dû écourter notre voyage après cet échange. Nous sommes allés ensuite à Cracovie (Pologne). Jean-Paul II nous  a reçus à déjeuner ; il était encore archevêque à cette époque -là.  Il m’a demandé de quel pays j’étais originaire. Je lui ai dit que j’étais Camerounais. « Le Cameroun ; vous connaissez Mgr Jean Zoa ?».  Je lui répondu que oui. Alors, il m’a dit que j’avais de la chance.  « Mgr Jean Zoa c’est une valeur rare, une intelligence rare.  Vous savez, lui et moi on se rencontre à nos réunions à Rome ».Quelques années plus tard, en 1978, Jean Paul II est sacré Pape. Et la même année, j’ai été  reçu au Concours de professorat de médecine à Paris. Mon patron me dit, envoyons-lui une lettre de félicitation. Nous l’avons fait. C’est la raison pour laquelle, huit ans plus tard, quand il est venu ici au Cameroun pour sa première visite, les notables du pays allaient lui dire bonjour ; je faisais partie du nombre. Il m’a reconnu : « C’est vous que j’avais reçu à Cracovie avec le professeur Debré »,  « Vous voyez, je suis au Cameroun aujourd’hui ». Après cette entrevue, nous sommes restés en rapport jusqu’à sa mort. Je suis fier d’avoir connu un tel personnage.

A quel moment vous revenez au Cameroun ?

Je suis revenu au Cameroun en 1972, c’est-à-dire la même année que j’ai été reçu au concours de l’Agrégation de médecine. Dès que le président Ahidjo a appris que j’ai été reçu au concours, il a envoyé un câblogramme à l’ambassadeur du Cameroun en France, qu’il me mette immédiatement en route pour que je vienne le rencontrer. Le président  m’a  reçu et il  m’a dit : «  Vous êtes le deuxième Camerounais  à avoir été reçu au Concours d’agrégation dans ce pays. Il faut rentrer ; nous allons bâtir ce pays ».

Quelles ont été vos fonctions au Cameroun?

J’ai été médecin, et professeur à la faculté de médecine. J’ai formé des étudiants en Pédiatrie. Ensuite, j’ai été nommé ministre. J’ai essayé d’apporter ma pierre à l’édification de mon pays tel que me l’avait recommandé le Président Ahidjo. J’ai contribué à la construction de l’Hôpital Général de Yaoundé, l’hôpital Gynéco-obstétrique de Yaoundé, l’Hôpital Général de Douala. J’ai refait l’hôpital Laquintinie de Douala, l’hôpital d’Edéa, l’hôpital de Mbalmayo, celui d’Ebolowa, Obala, N’Gaoundéré et j’en passe. J’ai essayé de bâtir le pays. J’ai entraîné une équipe de médecins. J’avais également beaucoup travaillé avec la première dame que Dieu a rappelée. C’est elle qui m’a aidé à bâtir le service de Pédiatrie de l’Hôpital Central. Nous avons créé le centre des Handicapés de Etoug-Ebe, nous avons créé l’orphelinat de Soa, celui de Mbalmayo ; la léproserie de Mbalmayo. Nous avons aussi adopté  des enfants orphelins, elle et moi ; cette dernière oeuvre continue en sa mémoire.

Après une vie professionnelle aussi riche, est-ce qu’on peut parler d’une retraite méritée ?

J’ai été malade ; j’ai subi une intervention chirurgicale. Mais Je ne peux pas me considérer comme  étant en retraite. Je fais partie de ceux qui ont assisté le chef de l’Etat pour la mise en place des structures du Renouveau.  Sur le plan technique en tant que médecin, j’ai accompli plusieurs réalisations. Je dois continuer à voir de près ou de loin ce qui se passe, pour qu’éventuellement, j’apporte telle suggestion, j’apporte tel conseil. Je ne peux pas vraiment me retirer du régime actuel. Je ne peux pas  me désolidariser du Renouveau, car j’y ai  aussi apporté du mien.

Quel bilan faites-vous du Renouveau dont on vient de commémorer le 27e  anniversaire ?

J’ai toujours en mémoire le premier discours du Renouveau dont les grandes lignes sont : justice, moralisation, justice sociale, intégration nationale et démocratie. Ce discours a fait sortir ceux qui étaient dans le maquis. La veuve de Um Nyobè chercha à rencontrer le président Paul Biya pour le remercier pour ce discours qui ouvrait une ère nouvelle. Le pays n’était plus emprisonné, le pays était sorti de l’impasse. Mme Um Nyobè se proposa de sillonner le pays pour porter ce message d’espoir. Ce fut un moment inoubliable.

Aujourd’hui, ce qui gâche le RDPC, est que ses orientations ne sont plus la préoccupation de ses dirigeants. Le chef de l’Etat doit être bien déçu. On a l’impression que les gens entrent dans le parti pour se positionner, au lieu de travailler pour le pays, au lieu de suivre les objectifs. Où est le nationalisme ? Nous  devons d’abord penser à bâtir notre pays. On a l’impression que les gens cherchent seulement l’enrichissement personnel. Nous devons bâtir ce pays pour laisser, aux générations futures, à nos enfants  et petits-enfants, des structures, des situations pour qu’ils puissent  être fiers du travail accompli par leurs parents, quand nous serons partis.  Mais hélas ! On a l’impression que ce n’est pas cela.

Je vous ai dit que j’étais parmi les artisans du Renouveau. Et même  du RDPC ; et en tant que tel, je ne peux pas ne pas continuer à voir comment va le RDPC, qu’est-ce qu’on peut y apporter, une correction, un conseil pour améliorer telle et telle chose. Je considère le régime actuel comme un régime dans lequel j’ai beaucoup contribué. Je ne peux pas le laisser tomber comme cela. Je dois continuer à veiller et à apporter ma contribution. C’est cela ma position.

Propos recueillis par Emilienne N. Soué

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