Devoir de mémoire

COMMEMORATION

1890 – 2010 : 120ème anniversaire de l’assassinat du chef Malimba ETONGO EBOUE alias King NYAMBE,  un prélude à la guerre germano-malimba.

 

Le peuple du canton Malimba commémorait le 18 janvier dernier, le 120e anniversaire de l’assassinat de son chef  ETONGO EBOUE et de son fils, le prince héritier MBEKE EBOUE par les Allemands le 18 janvier 1890.

A cet effet, du 16 au 18 janvier 2010, plusieurs manifestations ont contribué au rayonnement de  cette commémoration dont le point d’orgue a été  la   conférence animée par l’historien, le Pr. Fabien KANGE EWANE autour du thème "La Conférence de Berlin (1884) : application dans la rencontre Germano-camerounaise (1884-1916) : le cas Malimba "et le départ pour le site où  l’assassinat du chef traditionnel  eut lieu 120 ans plus tôt.

D’autres activités festives, tels la course de pirogues - une tradition chez les peuples sawa  -, un culte œcuménique d’actions de grâce, la visite du canton Malimba et de ses  nombreux îlots depuis les berges de la Sanaga maritime jusqu’à l’estuaire du Wouri, ont également rythmé ces trois jours.

Inédit pour le peuple Malimba en particulier et pour les Camerounais en général, cet événement est venu restaurer un pan de l’ épopée Malimba, jusque là, tronqué des manuels d’histoire. Et pourtant,  Les Mémoires du colon Allemand Curt von MORGEN relatent au jour le jour,la résistance des Malimba, le double assassinat du chef et de son fils, puis la guerre germano-malimba, jusqu’à la réédition.

C’est donc un devoir de mémoire qui a guidé les organisateurs de la commémoration du 120e anniversaire de l’assassinat du chef traditionnel Malimba  EBOUE ETONGO par l’allemand  Curt Von MORGEN. Comment ? Ce devoir de mémoire s’adosse sur  deux axes majeurs: en premier lieu, reconstituer le contexte historique de cet assassinat perpétré par les colons civilisés et chrétiens  et en deuxième lieu, les conséquences désastreuses de cet acte barbare sur le peuple Malimba. « Curt von MORGEN décrit les conditions dans lesquelles l’exécution du fils d’abord, du père ensuite s’est faite », rapporte l’historien Fabien KANGE EWANE.  Pour les chercheurs et autres contemporains des années de colonisation, des exécutions de nos chefs ou des personnes hostiles à la politique coloniale dite de l’Hinterland ou de la pénétration des autorités européennes à l’intérieur du continent trouvaient leur justification dans les résolutions de la Conférence de Berlin  qui s’est tenue de novembre 1884 à février 1885. Les intérêts économiques et géopolitiques des Occidentaux étaient en jeu. Leurs économies en dépendaient.

Qui pouvait donc, mieux qu’un historien,  recouper des faits   pour tirer de la mémoire de l’oubli le fait-prétexte à la guerre germano Malimba ? Un accident à l’origine de la désintégration et du déracinement de ce peuple qui a courageusement défendu son territoire.

Le professeur Fabien Kangue Ewane rappelle qu’avant la Conférence de Berlin, plusieurs traités (entre 1745 -1884) à l’instar du traité germano-Douala  du 12 juillet 1884 régissaient les relations entre l’occupant et les chefs locaux.  Marché de dupes ? Certainement. Il est inutile de préciser qui étaient  les bénéficiaires de tels accords qui liaient  pourtant les indigènes naïfs à des puissances. La clause principale de ces traités stipulaient que les européens devaient se réserver le commerce de tous les produits de l’intérieur par l’intermédiaire du chef côtier chargé de veiller à la sauvegarde du monopole européen.  En échange, le chef recevait des gratifications de toutes sortes.

Ces pseudo-accords, à en croire l’historien KANGE EWANE,  et sur la base des possessions déjà acquises par chacun des Etats européens seront ratifiés lors de la Conférence consacrant le partage de l’Afrique. Il fut également question de poser des règles sauvegardant les intérêts de tous les Etats européens. Deux faits majeurs furent notables lors de la Conférence de Berlin : le partage de l’Afrique était débattu à Berlin, sans aucun représentant indigène et les Etats européens représentés à Berlin étaient ceux qui, dans leur grande majorité, avaient pris part à la Traite négrière.

C’est dans ce contexte que l’Européen Curt Von MORGEN, s’est cru en parfaite conformité avec les normes  du  droit international définies à la Conférence de Berlin pour écarter de la route qui mène vers les intérêts commerciaux allemands l’Africain EBOUE ETONGO, alias King NYAMBE. Tuer tout indigène qui contrecarrerait les ambitions européennes sur le continent était un non-événement. Ces actes de barbaries avaient la caution morale du clergé occidental.

Cette commémoration a donc réuni toutes les élites et ressortissants Malimba, au rang desquels les organisateurs, tous fédérés autour de l’association Ilembè Ilembè. Association qui s’est donnée comme cheval de bataille, ramener tous les enfants Malimba dispersés vers leurs racines, pour le devenir du canton.

Nadine Eyike


L’HISTOIRE OUBLIEE DES MALIMBA

L’occupation  allemande, qu’elle ait été celle qu’a connue l’Europe pendant la période de l’entre-deux guerres, ou celle de l’ère coloniale en Afrique, a laissé des traces indélébiles. Comment ces pages noires de l’histoire nous sont–elles  parvenues?  En Europe, les écrivains , les  historiens et les chercheurs, puis  les témoignages des victimes et la photographie, ont permis de  reconstituer le  passage allemand dans leurs pays. En Afrique, au Cameroun et plus précisément dans le canton Malimba, aux confins du Wouri et des berges de la Sanaga, seuls les écrits du colon Curt Von MORGEN dans son ouvrage: « A travers le Cameroun du sud au nord – Combat avec les Malimba- lettre », puis  l’ « EBOKA MELI », « le bateau Epave » des Allemands, témoin de la guerre germano-malimba et les dépositaires de la tradition orale Malimba ont permis de restituer les circonstances de  l’assassinat du chef traditionnel MALIMBA ETONGO EBOUE et de son fils, le prince héritier MBEKE EBOUE et la  riposte de ce courageux peuple.

 

QUI SONT LES MALIMBA ?

Faisons la connaissance de ce peuple SAWA  du Cameroun dont l’histoire couvre trois grandes périodes : l’ère de la reconnaissance des côtes camerounaises par les européens ; la résistance jusqu’à l’assassinat du roi EBOUE ETONGO ; de l’assassinat du chef Malimba à nos jours à la lumière des recherches du Dr Christophe BEKOE.

 

Dans un extrait intitulé  « Malimba, Peuple Sawa du Cameroun et l’Histoire : un destin paradoxal (120 ans d’histoire cachée) »,  le Dr Christophe BEKOE présente le peuple Malimba et explique l’histoire extraordinaire de la résistance de ces peuplades côtières face à la pénétration occidentale.

Qui sont-ils ? L’histoire relate que Les Malimba sont des descendants directs d’ILIMBE, fils  DE MBEDI, Petit-fils de MBONGO, issu du groupe BAKOTA du Congo et dont tous les SAWA du Cameroun se réclament.  Le peuple Malimba est constitué de quatre grandes familles classées par ordre chronologique de leur arrivée à leur site actuel sur les rives de la Sanaga entre le XIVème et le XVe siècle.

 

Aire géographique

D’après les recherches effectuées par les historiens, les Malimba, peuple de l’eau par excellence, occupaient les plaines et les forêts et les îles situées au fond du Golfe de Guinée, de l’estuaire du Wouri au nord-ouest, à l’embouchure du Nyong au sud-est.  Une zone extrêmement stratégique, qui constitue la porte d’entrée du Cameroun par l’Océan. Cette aire géographique est aujourd’hui baptisée : « Réserve de Faune de Douala Edéa ». Elle s’étend  sur deux départements  côtiers de la Région du Littoral : la SANAGA Maritime et le Wouri. Le toponyme Malimba qui figurait autrefois sur les cartes allemandes et françaises, a complètement disparu de la cartographie actuelle du Cameroun.

Par la suite, confrontés à l’hostilité de l’environnement et des hommes, certains Malimba remontèrent le cours de la Sanaga et achetèrent des terres à des fins agricoles.  Cette zone est comprise entre la rive droite du bras mort de la Sanaga au sud, le lac Ossa à l’ouest, et une petite rivière dénommée Malimbo au nord, à la limite avec le canton Longahè.

Un peuple de résistants

La situation  géographique  particulière du territoire  Malimba  en fait le point de contact avec l’extérieur  et le premier pôle de développement économique et social du Cameroun.  En effet,  comme l’affirme le PR KANGE EWANE dans ses travaux, c’est en 1472 qu’il faut situer la reconnaissance par les Européens des côtes camerounaises. C’est à partir de cette période que le peuple du canton Malimba a bâti sa réputation de résistant : en premier lieu, résistance face à la traite négrière du XVe siècle au XVIIIe siècle et en second lieu, résistance face à la pénétration coloniale allemande à la fin du XIXe siècle.

Face à la traite négrière, alors que certains chefs africains collaboraient volontiers avec les trafiquants  négriers, les chefs Malimba, eux, organisaient clandestinement des mouvements de révolte ou d’évasion des esclaves et même auraient réussi  à détourner un bateau négrier et à libérer sa cargaison.  « Cette résistance à la traite négrière a amené les trafiquants à déplacer, dès le XVIe siècle, leurs stations de navires vers d’autres lieux : Sao Tomé, El Mina et Gorée ».

La résistance face à la pénétration coloniale par contre, a valu au peuple Malimba, des représailles de la part des compagnies allemandes sous la conduite de Curt Von Morgen. Elle a donc été à l’origine de l’assassinat du chef charismatique Malimba Eboué ETONGO « king Nyambè » et de son fis aîné Mbêkê EBOUE le 18 janvier 1890. Ce double assassinat va alors déclencher la guerre germano-malimba qui dura près de deux années  (du 19 janvier 1890 au 29 novembre 1891). Elle prit fin après la destruction du bateau allemand Zehdenik dont l’épave gît comme témoin historique sous les eaux de la Kwakwa entre Mouanko et Manoka, au lieu-dit « Ebok’a meli » : « bateau épave ».

Cette hostilité des Malimba oblige Curt Von Morgen à solliciter des autorités allemandes, le transfert des comptoirs commerciaux allemands de Malimba à Douala. Du même coup le grand pôle de développement  économique  du Cameroun passa de Malimba à Douala.  A cet effet,  le Dr Chritophe BEKOE, pour étayer ses travaux, cite Curt von Morgen : « Il paraît opportun de fermer les factoreries Malimba. Reprendre les relations commerciales avec les Malimba signifierait faire marche arrière … Les factoreries principales du Kamerun (Douala) peuvent tout aussi bien servir de dépôt pour opérer sur le fleuve que celles de Malimba », consigne Curt von Morgen dans son livre mémoire intitulé : « A travers le Cameroun du sud au nord – Combat avec les Malimba- lettre »  pp 195/ 196.

 

Les autorités allemandes prendront des mesures appropriées pour soumettre de façon durable les Malimba : « Quelques jours après, arriva à Malimba le Gouverneur impérial, M. Zimmerer, pour discuter avec moi des autres mesures à prendre en vue d’une soumission durable du pays. Comme avec les Malimba eux-mêmes, les pourparlers restaient difficiles, nous remontâmes sur le vapeur Zehdenik au-delà de leur territoire jusque chez les Bakoko… Le gouverneur expliqua aux chefs rassemblés que désormais, le fleuve entier était ouvert au commerce pour tout le monde, et que, s’ils se montraient récalcitrants, ils seront châtiés comme les Malimba … ».

 

Le double assassinat

Si l’assassinat est le prétexte direct à la guerre germano-Malimba, comment des relations basées sur la recherche de la bonne entente ont-elles pu déboucher sur l’assassinat du Roi Malimba ? Rappelons que le drame a lieu cinq ans après la Conférence de Berlin.  Avant la conférence,  deux comptoirs coloniaux étaient déjà installés  à Malimba : les factoreries de Woermann  et la firme Jantzen et Thormalhen sur les berges du fleuve Sanaga. Les Malimba  seront donc, d’après les accords passés avec les Allemands, des intermédiaires commerciaux. Ils allaient s’approvisionner en produits locaux (huile de palme, palmistes, caoutchouc sauvage, pointes d’ivoire, du bois d’ébène et plus tard, le cacao et le café etc.)  à l’intérieur du pays pour les  revendre aux européens. C’était donc une parfaite organisation décentralisée du commerce. « Chacun devait donc être maître chez lui !». L’embouchure du fleuve était la chasse gardée des deux chefs Malimba, les chefs MOUKOKO A MANYANYA (King Pass All) et EBOUE ETONGO (king Nyambè).  Ces principes, après la conférence de Berlin n’étaient plus d’actualité. Les intérêts commerciaux  européens  ne pouvaient s’embarrasser des accords passés avec les chefs locaux. Les européens voulaient imposer le commerce direct avec les populations de l’arrière pays et non plus par le truchement des Malimba. C’est donc, la défense par les Malimba de leurs droits d’intermédiaires commerciaux exclusifs  - issus des différents accords et traités commerciaux imposant le respect des us et coutumes des populations autochtones – qui va provoquer l’ire des Allemands et déclencher le double assassinat et la décision d’extermination de ce peuple.

La riposte des Malimba débuta le 28 novembre 1891.  Armés de canons et de fusils acquis lors des multiples contacts avec les Européens, ils tirèrent et atteignirent le « Zehdenick » allemand qui échoua entre Mouanko et Manoka. Les Malimba exterminèrent  également les soldats abandonnés à Malimba. Les Européens prirent la fuite et ce fut la fin de la guerre.

 

Les Malimba aujourd’hui

La guerre germano-malimba eut des conséquences sur le plan démographique. La communauté Malimba, non seulement migra vers d’autres lieux, mais eut du mal à se reconstituer. Nombre de ses filles ont fondu dans d’autres peuples voisins. Les Malimba sont généralement assimilés ou apparentés aux peuples frères (Douala) ou voisins (Bassa).

La commémoration du 120e anniversaire de l’assassinat du chef Malimba Eboué ETONGO, au-delà de la simple évocation d’un passé douloureux mâtiné d’une auréole glorieuse, est un prétexte  pour rattacher les Malimba à leurs origines, leurs racines. Une noble mission que s’est donnée l’association des fils et filles du canton Malimba ILLIMBE ILLIMBE dont la vocation est de fédérer toutes les forces vives Malimba,  dispersées ou fondues dans d’autres tribus.

« Les organisateurs,  conscients que cet assassinat avait coupé quelque part cette chaîne, privant ainsi les générations suivantes du courant vital parti des aïeux, de part la volonté de Nyambè, se sont décidés  à chercher ensemble les voies et moyens pour raccorder les générations montantes à la source originale. Nous avons cru lire en eux,  la réponse  à cette invite de Cheik Anta Diop lancée aux Africains, à la veille de leurs indépendances que : ce qui est indispensable à un peuple pour mieux orienter son évolution, c’est de connaître ses origines quelles qu’elles soient ».

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